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Qu’est-ce que je fais ici? Telle est
la question que je me pose, le nez et le front pressés contre le sol, tandis
que je suis prosternée en prière. Mes genoux me font souffrir et les muscles
de mes bras sont tendus alors que je tente de soulager la pression sur mon
front. Je me relève et j’écoute l’étrange récitation de la personne qui se
tient debout, près de moi. C’est en langue arabe et les gens, autour de moi,
comprennent ce que dit la personne, mais pas moi. J’essaie donc d’imaginer les
paroles, espérant que Dieu sera bon, envers moi, musulmane depuis à peine 12
heures. Alors voilà, mon Dieu, je me suis convertie à l’islam parce que je
crois en Toi et parce que l’islam m’apparaît comme une religion sensée. Me
suis-je vraiment dit cela à moi-même? Je me mets à pleurer. Que diraient mes
amis s’ils me voyaient ainsi, prosternée, le nez et le front contre le sol?
Ils riraient de moi, cela ne fait aucun doute. Ils me demanderaient si je suis
tombée sur la tête. « Tu ne peux nous faire croire que tu es soudainement
devenue religieuse, n’est-ce pas? » Religieuse… J’étais naguère une
athée parfaitement heureuse, comment suis-je devenue croyante et musulmane de
surcroît? Je repense à mon passé et j’essaie de faire un retour sur mon
cheminement. À quel moment cela a-t-il commencé? Je ne suis pas sûre de m’en
souvenir, peut-être était-ce au moment où je fis la rencontre de musulmans
pratiquants. C’était en 1991, à l’Université Queen’s, à Kingston, en Ontario
(Canada).
J’étais une jeune femme de 24 ans
ouverte d’esprit, tolérante et libérale. Je vis, un jour, des femmes
musulmanes se promenant au International Center et je me sentie désolée pour
elles. J’avais la certitude qu’elles étaient opprimées. Ma tristesse, pour
elles, monta d’un cran lorsque je leur demandai pourquoi elles se couvraient
ainsi les cheveux, pourquoi elles portaient des manches longues en plein été,
pourquoi elles étaient si maltraitées dans les pays arabes… et elles me
répondirent qu’elles portaient le voile et qu’elles s’habillaient de la sorte
parce que Dieu leur avait demandé de le faire. Pauvres femmes. Et qu’en
était-il du traitement qu’elles recevaient, dans les pays arabes? Elles me
répondirent qu’il s’agissait d’un problème culturel et non religieux. Je
savais qu’elles étaient endoctrinées dès leur plus jeune âge et qu’on leur
avait fait accepter, à la longue, cette façon d’être traitées. Mais je ne pus
m’empêcher de remarquer qu’elles avaient tout de même l’air heureuses, qu’elles
étaient sympathiques et qu’elles semblaient très sûres d’elles.
Puis, je vis, déambulant au même
endroit, des hommes musulmans. Je tremblai intérieurement lorsque je les
aperçus, je redoutai qu’ils m’attaquent au nom de Dieu. Je revis mentalement
ces images de la télévision montrant des Arabes, dans leurs pays, hurlant dans
les rues et incendiant des effigies de Bush, tout cela au nom de Dieu. Quelle
sorte de Dieu doivent-ils adorer, pensai-je. Et comment pouvaient-ils même
croire en Dieu tout court? J’étais convaincue que Dieu n’était qu’une
projection anthropomorphique de nous-mêmes, faibles humains. Mais je ne pus
m’empêcher, encore, de constater que ces hommes étaient très sympathiques et
respectueux et qu’il se dégageait d’eux une grande sérénité. Ces sentiments
ambivalents me tourmentaient. J’avais déjà lu le Coran et je n’avais rien
ressenti de particulier au cours de sa lecture. C’était à l’époque de la
guerre du Golfe et je me souvenais m’être demandé quel genre de Dieu pouvait
persuader des hommes d’aller à la guerre, de tuer des citoyens innocents, de
violer des femmes et de manifester violemment contre les États-Unis.
Je décidai de lire à nouveau le Coran,
sur lequel ils prétendaient fonder leur vie. Je commençai à lire un exemplaire
de la collection Penguin classics, que je croyais être sûrement une version fiable,
et je ne pus jamais le terminer tellement le texte me déplut. On y décrivait
un Paradis où se trouvaient des vierges pour hommes pieux (qu’est-ce qu’une
femme pieuse pouvait bien faire d’une vierge, au Paradis?), ou encore un Dieu
vengeur détruisant des cités entières.
Tout à coup, je ne m’étonnai plus que
leurs femmes soient opprimées et que la télévision nous montre sans arrêt ces
fanatiques brûlant des drapeaux américains. Mais les musulmans à qui je fis
part de mes réflexions semblèrent perplexes. Leur Coran ne disait pas les
choses de cette façon. Peut-être avais-je lu une mauvaise traduction?
Soudain, la personne avec laquelle je
suis en train de prier se relève. Je me relève également, mes pieds agrippant
le rebord de la longue jupe que je porte. Je perds un peu l’équilibre, je
renifle et j’essaie de cesser de pleurer. J’essaie de me concentrer sur la
prière. Mon Dieu, je suis ici parce que je crois en Toi et parce que lorsque j’ai
étudié le christianisme, le judaïsme, l’islam, l’hindouisme, le sikhisme et le
bouddhisme, c’est l’islam qui avait le plus de sens.
En m’inclinant, les mains sur les
genoux, je m’efforce de me rassurer. Mon Dieu, je T’en prie, aide-moi à être
une bonne musulmane. Une musulmane! Kathy, comment as-tu pu, toi, une femme
occidentale éduquée, te convertir à une religion qui voit les femmes comme des citoyennes
de seconde classe!
Mais je protestai intérieurement que
les musulmans de Kingston étaient devenus mes amis, qu’ils m’avaient
chaleureusement accueillie parmi eux, sans me poser de questions. J’avais fini
par oublier qu’elles étaient opprimées et qu’ils étaient des terroristes.
C’est peut-être là que tout avait commencé. Mais j’étais encore athée, à ce
moment-là. Ou l’étais-je vraiment?
J’avais regardé le ciel étoilé et
j’avais contemplé l’univers. Et j’avais clairement senti que je dépendais
d’une chose qui était beaucoup plus grande que moi. Était-ce une conscience
humaine collective? Des étoiles, descendit vers moi un flot de paix et de
tranquillité. Pouvais-je m’arracher à ce bien-être et prétendre qu’il
n’existait aucun être supérieur? Aucune conscience plus élevée que la mienne?
Avez-vous jamais douté de l’existence de Dieu? Telle était la question que je
posais à mes amis chrétiens et musulmans. Non, répondaient-ils. Non? Je m’en étonnais.
La présence de Dieu était-elle si
évidente? Pourquoi ne pouvais-je Le voir? J’avais l’impression de devoir
faire un gros effort d’imagination pour arriver à concevoir Son existence. Un
Être, là-haut, ayant un pouvoir sur ma vie. Comment Dieu pouvait-Il écouter
des milliards de personnes prier et avoir connaissance de chaque seconde de la
vie de tous les êtres humains? C’était tout simplement impossible. Peut-être
une cause première, mais un Être qui intervenait dans la vie des gens? Et que
dire des injustices de ce monde? Des enfants qui mouraient à cause des guerres?
Un Dieu bon et juste ne pouvait permettre cela. L’idée de Dieu n’avait aucun
sens. Il ne pouvait tout simplement pas exister. De toute façon, nous avions
évolué, alors même l’idée d’une cause première n’avait plus sa raison d’être.
Nous nous prosternons à nouveau et je
suis là, à renifler et à regarder mes doigts, de chaque côté de ma tête,
allongés sur mon tout nouveau tapis de prière. Je l’aime bien, ce tapis. Il
est en velours et arbore deux de mes couleurs préférées, l’image d’une mosquée
mauve sur un fond vert. Il y a un petit chemin menant à la porte de la
mosquée, qui semble m’inviter à entrer. Cette entrée semble s’ouvrir sur la
vérité.
À Kingston, je m’étais souvenue, un
peu gênée, avoir déjà été très assidue à la messe. Je dis gênée, car tout le
monde sait, n’est-ce pas, que les personnes religieuses sont ennuyeuses,
enclines à la sentimentalité et vieux jeu. Pourtant, à l’époque, l’existence
de Dieu m’avait semblée évidente. L’univers n’avait, alors, aucun sens sans la
présence du Créateur, qui était également omnipotent.
Quand je sortais de l’église, c’était
toujours avec un sentiment de bonheur et de légèreté. La perte de ce sentiment
me pesa, tout à coup. Il y avait donc déjà eu, entre Dieu et moi, un lien qui
aujourd’hui avait disparu? Peut-être était-ce là ce qui avait initié mon
cheminement. Je tentai de prier à nouveau, mais j’eus beaucoup de difficulté à
le faire. Les chrétiens me disaient que ceux qui ne croyaient pas en Jésus
seraient damnés. Mais qu’en était-il de ceux qui n’avaient jamais entendu
parler de Jésus? Ou des gens qui suivaient leur propre religion, autre que le
christianisme? Par ailleurs, historiquement, la femme avait toujours été
considérée comme inférieure tout simplement parce que dans le christianisme,
elle était censée porter le fardeau du péché d’Ève. Pour cette raison, elle
avait rarement accès à l’éducation, on lui avait longtemps interdit de voter et
de posséder des terres. Dieu était un homme abominable avec une longue barbe
blanche. Je ne pouvais absolument pas m’adresser à Lui. Et comme je ne
pouvais baser ma vie sur le christianisme, alors Dieu ne pouvait exister.
Puis, je fis la rencontre de
féministes qui croyaient en Dieu, des chrétiennes qui s’avouaient féministes et
des musulmanes qui croyaient que l’islam n’excusait pas du tout plusieurs
choses que je croyais faire partie de leur religion. Je me remis à prier et
m’identifiai alors comme une « croyante féministe post-chrétienne ».
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