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Charles Le Gai Eaton, ancien diplomate britannique (partie 1 de 6)
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Description: La quête de vérité d’un philosophe et écrivain confronté à une constante lutte intérieure visant à harmoniser ses croyances avec ses actions. Partie 1 : une éducation laïque et une mention de l’Arabie.
par Gai Eaton
Publié le 30 Nov 2009 - Dernière mise à jour le 30 Nov 2009
Lus: 3574 (moyenne quotidienne: 4) - Évaluation: 5 de 5 - Évalué par: 1 Imprimés: 233 - Envoyés: 1 - Commentés: 0
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Je suis né en Suisse de parents
britanniques; je suis un enfant de la guerre. Au moment de ma naissance, on
signait, non loin de nous, à Lausanne, le dernier traité de paix mettant un
terme à la première guerre mondiale, le traité avec la Turquie. La plus grande
tempête qui ait changé la face du monde s’était temporairement calmée, mais ses
conséquences se voyaient de tous côtés. Les vieilles certitudes et la moralité
sur laquelle elles étaient fondées avaient reçu un coup mortel. Mais mes ancêtres
avaient déjà connu les conflits : mon père, déjà âgé de 67 ans à ma
naissance, était né à l’époque des guerres contre Napoléon Bonaparte, et il
avait été soldat.
Tout de même, j’aurais pu avoir
une patrie, mais je n’en avais pas. Bien que je fusse né en Suisse, je n’étais
pas Suisse. Ma mère avait grandi en France et aimait les Français plus que
tout autre peuple. Mais je n’étais pas Français. Étais-je Anglais? Je ne me
suis jamais identifié comme tel. Ma mère ne se lassait jamais de me rappeler
que les Anglais étaient des êtres froids et stupides, en plus d’être sans sexe,
sans intelligence et sans culture. Je ne voulais évidemment pas être comme
eux. Alors à quel peuple – s’il y en avait un – appartenais-je? En y
repensant, il m’apparaît que cette drôle d’enfance m’avait en fait préparé à
embrasser l’islam, plus tard dans ma vie. Où qu’il soit né et quelle que soit
sa race, la patrie du musulman est Dar-oul-islam, la Maison de l’islam. Son
passeport, ici et dans l’au-delà, est la simple profession de foi, la ilaha
illallah. Il ne s’attend pas – ou ne devrait pas s’attendre – à trouver la
sécurité et la stabilité en ce monde, et il doit toujours garder à l’esprit que
la mort peut venir le chercher à n’importe quel moment. Il n’a pas de racines
profondes, sur cette fragile terre. Ses racines sont là-haut, dans le seul
endroit qui soit éternel.
Mais qu’en était-il du
christianisme? Si mon père possédait quelque conviction religieuse, il n’en a
jamais parlé, bien que sur son lit de mort – alors qu’il avait près de 90 ans –
il ait demandé : « Existe-t-il un endroit heureux? ». C’est
ma mère qui s’occupa entièrement de mon éducation. Je ne me rappelle pas
qu’elle ait eu un tempérament irréligieux; elle avait grandi dans un
environnement religieux, mais était hostile à ce qu’on appelle communément les
religions organisées. Elle était sûre d’une chose, cependant : que l’on
devait laisser son fils libre de penser par lui-même et ne jamais le forcer à accepter
ou adopter des opinions de seconde main. Elle était déterminée à me protéger
contre tous ceux qui auraient voulu « m’enfoncer leur religion dans la
gorge ». Elle mit d’ailleurs en garde toutes les bonnes d’enfant qui
travaillèrent chez nous et qui nous accompagnèrent lors de nos voyages en
France que si jamais elles me parlaient de religion, elles seraient congédiées
sur-le-champ. Lorsque j’avais cinq ou six ans, cependant, ses ordres furent
ignorés par une jeune femme dont le rêve était de devenir missionnaire en
Arabie pour sauver les âmes de ces gens ignorants qui étaient, me dit-elle,
enlisés dans une croyance païenne appelée « mahométisme ». Elle me
dessina même une carte de cette contrée mystérieuse. J’entendais alors parler
de l’Arabie pour la première fois.
Un jour, elle m’emmena faire
une marche près de la prison de Wandsworth (à cette époque, nous vivions à
Wandsworth Common). Je m’étais probablement mal conduit, car je me souviens
qu’elle m’agrippa fermement par le bras en pointant du doigt les portes de la
prison, et elle me dit : « Il y a un homme roux, dans le ciel, qui
t’enfermera là-dedans si tu n’es pas sage! » C’était la première fois
qu’elle faisait, à sa façon, référence à « Dieu », et je n’aimai
point ce que j’entendis. Pour une raison que j’ignore, j’avais peur des hommes
roux (ce qu’elle devait savoir) et celui qu’elle me décrivait comme vivant
au-dessus des nuages avec la mission de châtier les garçons turbulents
m’apparaissait comme particulièrement terrifiant. Dès notre retour à la
maison, j’interrogeai ma mère à ce sujet. Je ne me souviens plus de ce qu’elle
me dit pour me rassurer, mais je me souviens que la bonne fut rapidement
congédiée.
Bien que beaucoup plus tard que
les autres enfants, on finit par m’envoyer à l’école. Je fréquentai
différentes écoles en Angleterre et en Suisse avant d’arriver à Charterhouse, à
l’âge de 14 ans. Avec les services à la chapelle de l’école et les cours sur
les Écritures chrétiennes, on se serait attendu à ce que le christianisme fasse
quelque impression sur moi. Et bien non : il ne produisit aucun effet ni
sur moi ni sur mes camarades de classe. En y repensant, cela ne m’impressionne
pas outre mesure. La religion ne peut survivre, dans son esprit et dans son
intégralité, lorsqu’elle est confinée à une seule sphère de la vie ou de
l’éducation. La religion doit être prise comme un tout ou pas du tout; soit
elle domine toutes les études profanes, soit elle est dominée par elles. On
nous enseignait la Bible une ou deux fois par semaine, de la même manière que
l’on nous enseignait les autres matières. On partait du principe que la
religion n’avait rien à voir avec les études plus importantes qui constituaient
l’épine dorsale de notre éducation. Que dieu n’avait rien à voir avec les
grands événements de l’histoire, qu’Il n’était point derrière les phénomènes
que nous étudiions en sciences, qu’Il ne jouait aucun rôle dans l’actualité et
que le monde, gouverné au hasard et par diverses forces matérielles, devait
être conçu sans aucune référence à ce qui existait – ou n’existait peut-être
pas – au-delà de ce que nous pouvions en percevoir. Dieu était un extra, qui
venait après les matières obligatoires...
Et pourtant, je ressentais le
besoin de connaître la raison d’être de ma propre existence. Seuls ceux qui, à
un moment de leur vie, ont ressenti un tel besoin peuvent en comprendre
l’intensité, comparable à la faim physique ou au désir sexuel. Je me disais
que je ne pouvais continuer de mettre un pied devant l’autre sans comprendre où
j’allais, exactement, et pourquoi. Que je ne pouvais rien faire à moins de
comprendre le rôle de chacune de mes actions dans le grand schéma de ma vie. Tout
ce que je savais, c’était que je ne savais rien – c’est-à-dire rien qui eût une
importance réelle – et j’étais paralysé par mon ignorance, comme celui qui,
prisonnier d’un épais brouillard, n’arrive plus à avancer.
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Charles Le Gai Eaton, ancien diplomate britannique (partie 2 de 6)
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Description: La quête de vérité d’un philosophe et écrivain confronté à une constante lutte intérieure visant à harmoniser ses croyances avec ses actions. Partie 2: Un dilemme personnel face aux religions institutionnalisées.
par Gai Eaton
Publié le 07 Dec 2009 - Dernière mise à jour le 07 Dec 2009
Lus: 2950 (moyenne quotidienne: 3) - Évaluation: aucun - Évalué par: 0 Imprimés: 229 - Envoyés: 0 - Commentés: 0
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Où devais-je chercher la
vérité? À l’âge de 15 ans, je découvris une chose que l’on appelait la « philosophie »,
mot qui signifie « amour de la sagesse ». La sagesse, voilà ce que
je cherchais; j’en conclus donc que la satisfaction de mon besoin se trouvait
dissimulée dans ces épais livres rédigés par de sages hommes. Avec un
sentiment d’excitation inexprimable, comme un explorateur qui aperçoit une
terre à découvrir, je plongeai dans Descartes, Kant, Hume, Spinoza,
Schopenhauer et Bertrand Russell, et lus des ouvrages expliquant leurs
enseignements. Je ne fus pas long avant de comprendre que quelque chose
n’allait pas. J’aurais tout aussi bien pu m’emplir la bouche de sable pour me
nourrir. Ces hommes ne savaient rien. Ils ne faisaient que spéculer, sortir
des idées de leurs pauvres têtes. Pourtant, n’importe qui peut spéculer, même
un écolier. Mais bien sûr, comment un garçon de 15 ou 16 ans aurait-il pu
avoir l’effronterie de rejeter toute la philosophie profane occidentale en la
qualifiant de bonne à rien? Nul n’a besoin d’une grande maturité pour savoir
faire la distinction entre ce que le Coran appelle « dhann »
(opinion) et le savoir véritable. En même temps, l’insistance constante de ma
mère à me rappeler que je ne devais pas tenir compte de ce que les autres
pensaient ou disaient m’obligeait à ne me fier qu’à mon propre jugement. La
culture occidentale faisait de ces « philosophes » de grands hommes
et les étudiants, dans les universités, étudiaient leurs travaux avec un
respect non dissimulé. Mais tout cela n’avait aucune signification, pour moi.
Plus
tard, alors que j’étais en terminale, un professeur, qui semblait s’intéresser
particulièrement à moi, me fit une remarque que je ne compris pas très bien, à
l’époque. « Tu es, me dit-il, le seul sceptique universel que j’aie
jamais connu. » Il ne faisait pas spécifiquement référence à la
religion. Il cherchait à me dire que je semblais douter de tout ce que les
autres prenaient pour acquis. Je voulais savoir pourquoi nous partions du
principe que nos capacités rationnelles, si bien adaptées pour nous aider à
trouver de la nourriture, un toit ou un(e) conjoint(e), devaient s’appliquer au-delà
des choses de ce monde. La notion selon laquelle le commandement « tu ne
tueras pas » était une obligation pour tous ceux qui n’étaient ni juifs ni
chrétiens me laissait perplexe; et je n’étais pas moins déconcerté par le fait
que l’on faisait de la monogamie une règle universelle. Je me mis même à
douter de ma propre existence. Longtemps après, je trouvai cette histoire de
Chuangtzu, un sage chinois qui, ayant rêvé, une nuit, qu’il était un papillon,
s’était réveillé en se demandant s’il était réellement Chuangtzu qui avait rêvé
qu’il était un papillon ou un papillon ayant rêvé qu’il était Chuangtzu. Je
comprenais son questionnement.
Mais au moment où mon
professeur m’avait fait cette remarque, j’avais déjà découvert la clef de ce
qui semblait être un savoir un peu plus certain. Par hasard – bien que le
« hasard » n’existe pas vraiment – j’étais tombé sur un livre
intitulé The Primordial Ocean (l’océan primitif), écrit par le professeur
Perry, un égyptologue. Ce professeur avait la conviction que les anciens
Égyptiens avaient voyagé loin dans le monde, sur leurs bateaux de papyrus, pour
prêcher leur religion et leur mythologie. Pour prouver ce qu’il avançait, il
avait passé de nombreuses années à étudier les anciennes mythologies, de même
que les mythes et les symboles des peuples primitifs. Ce qu’il découvrit,
c’est une étonnante unanimité au niveau de la foi, même si cette foi
s’exprimait de façon différente d’un endroit à l’autre. Selon moi, ce n’est
pas sa théorie sur les bateaux de papyrus, qu’il réussit à démontrer, mais plutôt
une chose fort différente. Il semblait que, derrière la tapisserie faite de
formes et d’images, se cachaient certaines vérités universelles sur la nature
de la réalité, la création du monde et des hommes, et la signification de
l’expérience humaine; des vérités qui faisaient autant partie de nous que notre
sang et nos os.
L’une des principales causes de
l’incroyance, dans le monde moderne, est la pluralité des religions, qui
semblent se contredire les unes les autres. Tant que les Européens demeurèrent
convaincus de leur supériorité raciale, ils n’eurent aucune raison de douter
que le christianisme fut la seule foi véritable. La notion selon laquelle ils
étaient au sommet du « processus évolutionnaire » leur permettait de
croire comme à une évidence que toutes les autres religions n’étaient que des
tentatives naïves de répondre à des questions perpétuelles. C’est lorsque
cette certitude de supériorité raciale commença à être ébranlée qu’ils se
mirent à douter. Comment était-il possible qu’un Dieu que l’on considérait
comme bon permette qu’une majorité d’êtres humains vivent et meurent au service
de fausses religions? Était-il encore possible, pour le chrétien, de croire
que lui seul pouvait être sauvé? Les musulmans, de leur côté, prétendaient la
même chose. Comment distinguer avec certitude, dans un tel contexte, ceux qui
avaient raison de ceux qui avaient tort? Pour plusieurs, comme pour moi-même
jusqu’à ce que je lise Perry, la conclusion évidente était que comme tout le
monde ne pouvait avoir raison, alors tout le monde devait avoir tort. La
religion n’était qu’une illusion, nourrie par des gens qui prenaient leurs
désirs pour des réalités. D’autres préféraient peut-être substituer la
« vérité scientifique » aux « mythes religieux », ce que je
ne pouvais faire, puisque la science était fondée sur des hypothèses sur
l’infaillibilité de la raison et la réalité de l’expérience des sens, qui n’avaient
jamais pu être prouvées.
Lorsque je lus le livre de
Perry, je ne connaissais rien du Coran. Le peu que j’avais appris de l’islam
était faussé par des préjugés accumulés au cours de plusieurs siècles de
confrontations. Si seulement j’avais pu savoir, à ce moment-là, que j’avais
déjà fait un pas en direction du grand rival du christianisme. Le Coran nous
assure qu’aucun peuple, sur la terre, n’a jamais été laissé à lui-même, sans
être guidé par Dieu et sans recevoir la vérité, transmise par un messager qui
s’est adressé à lui dans sa propre langue, en fonction de ses circonstances
particulières et de ses besoins propres. Le fait que de tels messages soient
altérés avec le temps va de soi, et nul ne devrait se surprendre du fait que la
vérité soit altérée en étant transmise de génération en génération. Il serait
toutefois surprenant que nul vestige de ces messages ne subsiste. Maintenant,
il m’apparaît entièrement en accord avec l’islam de croire que ces vestiges,
enveloppés de mythes et de symbole (le « langage » des peuples
primitifs), proviennent directement de la vérité révélée et confirment le
Message final.
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Charles Le Gai Eaton, ancien diplomate britannique (partie 3 de 6)
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Description: La quête de vérité d’un philosophe et écrivain confronté à une constante lutte intérieure visant à harmoniser ses croyances avec ses actions. Partie 3: La sagesse de l’esprit qui ne pénètre pas la substance profonde de l’être humain, et la découverte de Dieu.
par Gai Eaton
Publié le 14 Dec 2009 - Dernière mise à jour le 14 Dec 2009
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De Charterhouse, je partis pour
Cambridge, où je négligeai mes études, qui m’apparaissaient insignifiantes et
ennuyeuses, en faveur des seules études qui m’importaient. Cela se passait en
1939. La guerre avait éclaté tout juste avant que je commence l’université et
je savais que je me retrouverais dans l’armée au cours des deux années
suivantes. Il m’apparaissait plausible que les Allemands finissent par me
tuer. C’est pourquoi je me dis qu’il ne me restait que peu de temps pour
trouver les réponses aux questions qui m’obsédaient. Cette fixation,
toutefois, ne me poussa pas vers les religions dites organisées. Comme la
plupart de mes amis, j’éprouvais du mépris envers l’Église et envers tous ceux
qui faisaient semblant d’être dévoués à un Dieu qu’ils connaissaient à peine.
Mais je me vis bientôt obligé de modérer cette hostilité. Je me souviens
encore clairement de cette scène, plus d’un demi-siècle plus tard. Certains
d’entre nous s’étaient attardés, en buvant du café, après le repas du soir,
dans la grande salle du King’s College. La conversation dévia sur la
religion. Au bout de la table était assis un étudiant généralement admiré pour
son intelligence, son esprit et son érudition. Cherchant à l’impressionner et
profitant d’un bref silence, je dis : « Nulle personne intelligente,
de nos jours, ne croit au Dieu des religions! » Il me jeta un regard
plutôt triste avant de répondre : « Au contraire : de nos jours,
les personnes intelligentes sont les seules à croire en Dieu ». Si
j’avais pu, je me serais caché sous la table.
J’avais, cependant, un ami très
sage, de quarante ans mon aîné, que je trouvais la plupart du temps très
convaincant. Il s’agissait de l’écrivain L.H.Myers, décrit à cette époque
comme « le seul romancier philosophique que l’Angleterre ait jamais
produit ». Non seulement sa plus grande œuvre (The Root and the Flower)
répondait-elle à plusieurs des questions qui me rongeaient, mais il s’émanait
d’elle une incroyable sérénité, doublée de compassion. Il me semblait alors
que la sérénité était l’un des plus grands trésors qu’une personne pouvait
posséder en cette vie, et que la compassion était la plus grande vertu. Je
voyais assurément en lui un homme qu’aucune tempête ne secouait jamais, et qui
contemplait le tumulte de l’existence humaine avec l’œil de la sagesse. Je lui
écrivis et il me répondit aussitôt. Au cours des trois années qui suivirent,
nous nous écrivîmes au moins deux fois par mois. Je lui dévoilais mes états
d’âme tandis que lui, convaincu d’avoir trouvé en son jeune admirateur
quelqu’un qui le comprenait vraiment, me répondait dans le même esprit. Nous
finîmes par nous rencontrer, ce qui cimenta notre amitié.
Et pourtant, les apparences
sont trompeuses. En effet, je commençai à détecter dans ses lettres un ton un
peu plus tourmenté qu’à l’habitude, de la tristesse et de la désillusion.
Lorsque je lui demandai s’il avait mis toute sa sérénité dans ses livres et
oublié d’en garder pour lui-même, il me répondit : « Je crois que ton
commentaire était très perspicace, et probablement vrai ». Il avait passé
sa vie en quête de plaisirs et d’expériences (à la fois sublimes et sordides,
selon ses dires). Peu de femmes, dans la haute comme dans la basse société,
avaient pu résister à sa beauté, son charme et sa richesse. De son côté, il ne
voyait aucune raison de résister à leurs charmes. Fasciné par la spiritualité
et le mysticisme, il n’adhérait à aucune religion et ne se conformait à aucune
loi morale. Maintenant, il se sentait devenir vieux et avait du mal à se faire
à cette idée. Il avait essayé de s’amender et même de se repentir de son
passé, mais il sentait qu’il était trop tard. Un peu plus de trois ans après
le début de notre correspondance, il commit l’irréparable et se suicida.
Mon affection pour lui ne tarit
pas pour autant et, plus tard, lorsque j’eus mon premier fils, je lui donnai
son nom. Mais j’appris plus de la mort de Leo Myers que j’avais appris de ses
livres, bien que quelques années furent nécessaires pour que j’en saisisse le
sens profond. Sa sagesse n’avait existé que dans son esprit, sans jamais
pénétrer sa substance profonde d’être humain. Un homme peut passer sa vie à
lire des ouvrages spirituels et à étudier les écrits des grands mystiques; il
peut s’imaginer avoir pénétré les secrets des cieux et de la terre; mais, à
moins d’avoir profondément absorbé ce savoir dans sa nature et dans tout son
être et en avoir été totalement transformé, ce savoir demeure stérile. Je me
mis à penser qu’un simple homme de foi, sans grande érudition mais priant Dieu
du plus profond de son cœur, avait probablement une plus grande valeur que
l’étudiant le plus versé en sciences spirituelles.
Myers avait été très influencé
par le Védanta, doctrine métaphysique au cœur de l’hindouisme. De mon côté,
j’avais déjà été attiré dans cette direction par l’intérêt de ma mère pour le
yoga raja. Je me tournai donc à mon tour vers le Védanta qui, plus tard, me
poussa vers l’islam. Cela peut surprendre certains musulmans ou quiconque sait
pertinemment que le fondement même de l’islam constitue une condamnation ferme
de toute forme d’idolâtrie. Et pourtant, je sais que mon cas est loin d’être
unique. Quelles que soient les croyances des masses hindoues, le Védanta est
une doctrine basée sur l’unité pure de l’unique Réalité, ce qui se rapproche de
ce que l’on appelle le tawhid (pur monothéisme), en islam. Les musulmans, plus
que tout autre groupe, ne devraient avoir aucune difficulté à admettre qu’une
doctrine unitaire se trouve à la base de la majorité des grandes religions de l’humanité,
indépendamment des illusions idolâtres qui sont venues plus tard se superposer
à ce fondement, tout comme, chez l’être humain, l’idolâtrie personnelle vient
se superposer à la disposition naturelle du cœur au monothéisme. Comment
peut-il en être autrement alors que le tawhid est la pure vérité?
Bientôt, je dus quitter
Cambridge et on m’envoya à l’Académie royale militaire de Sandhurst, d’où je
sortis, cinq mois plus tard, en tant qu’officier prétendument prêt à tuer ou à
être tué. Pour en apprendre plus sur l’art de la guerre, je fus dépêché dans
un régiment du nord de l’Écosse. Là, je fus plus ou moins laissé à moi-même et
j’occupai mon temps à lire ou à marcher sur les falaises de granite surplombant
la mer déchaînée du Nord. C’était un endroit assez orageux, mais j’y ressentais
une paix comme je n’en avais jamais ressenti auparavant. Plus je lisais sur le
Védanta et sur l’ancienne doctrine chinoise appelée taoïsme, plus j’avais la
certitude d’avoir enfin acquis une certaine compréhension de la nature des
choses et d’avoir eu un aperçu, fut-ce seulement en pensée ou par mon
imagination, de la Réalité ultime près de laquelle tout le reste semblait bien
pâle. Mais je n’étais pas encore prêt à appeler cette Réalité
« Dieu », et encore moins « Allah ».
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Charles Le Gai Eaton, ancien diplomate britannique (partie 4 de 6)
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Description: La quête de vérité d’un philosophe et écrivain confronté à une constante lutte intérieure visant à harmoniser ses croyances avec ses actions. Partie 4: T. S. Eliot et le premier livre de Charles Le Gai Eaton.
par Gai Eaton
Publié le 21 Dec 2009 - Dernière mise à jour le 21 Dec 2009
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Lorsque je quittai l’armée, je
me mis à écrire, ressentant le besoin d’exprimer mes pensées pour pouvoir y
mettre de l’ordre. J’écrivis sur le Védanta, sur le taoïsme et sur le
bouddhisme zen, mais aussi sur certains écrivains occidentaux (incluant Leo
Myers) qui avaient été influencés par ces doctrines. Une rencontre avec le
poète T.S. Eliot, qui, à cette époque, était à la tête d’une maison d’édition,
me permit de publier ces essais sous le titre de « The Richest Vein »
(le filon le plus riche), titre que m’avait inspiré une citation de
Thoreau : « Mon instinct me dit que ma tête est un organe servant à
creuser, acte pour lequel certaines créatures utilisent leur museau ou leurs
pattes antérieures; et avec ma tête, je creuserai mon chemin à travers ces collines.
Je crois que le filon le plus riche se trouve quelque part par ici... ».
J’avais désormais trouvé une nouvelle personne pour me guider à travers les
collines. En effet, j’avais découvert René Guenon, un Français qui avait vécu
la majeure partie de sa vie au Caire sous le nom de Sheikh Abdoul Wahid.
Avec une entière rigueur intellectuelle,
Guenon avait ébranlé, puis démoli toutes les hypothèses prises pour acquis par
l’homme moderne – c’est-à-dire l’homme occidental, ou occidentalisé. Bien
d’autres avaient critiqué la voie empruntée par la civilisation européenne
depuis la soi-disant « Renaissance »; mais nul n’avait osé se montrer
aussi radical que lui ou réaffirmer avec une telle force les principes et
valeurs que la culture occidentale avait pourtant expédiés au dépotoir de
l’histoire. Son thème était la « tradition primordiale » (ou sofia
perennis) exprimée, selon lui, à la fois dans les anciennes mythologies et dans
la doctrine métaphysique se trouvant à la base des grandes religions. Le langage
de cette tradition était celui du symbolisme, et nul n’égalait Guenon dans
l’interprétation de ce symbolisme. De plus, il renversa l’idée du progrès
humain, la remplaçant par cette croyance quasi universelle, avant l’époque
moderne, selon laquelle l’humanité perd de son excellence spirituelle avec le
temps et que nous nous trouvons présentement dans l’âge des ténèbres qui
précède la Fin, un âge dans lequel toutes les possibilités et les hypothèses
rejetées par les premières cultures ont été déversées dans le monde, la
quantité remplaçant la qualité et la décadence approchant de ses limites
ultimes. Quiconque le lisait et comprenait ses idées ne pouvait plus jamais
être le même.
Comme plusieurs, dont la vision
des choses fut transformée après avoir lu Guenon, je me sentais maintenant
comme un étranger dans le monde du vingtième siècle. Par la logique de ses
convictions, il avait été amené à embrasser l’islam, la révélation finale
résumant tout ce qui a été révélé avant elle. Je n’étais personnellement pas
prêt à suivre la même voie, mais j’appris bientôt à garder pour moi mes
opinions, ou du moins à les voiler partiellement. Nul ne peut vivre heureux
s’il est en constant désaccord avec les gens qui l’entourent, pas plus qu’il ne
peut argumenter avec eux, car il ne partage pas les hypothèses de base qui sont
les leurs. Les discussions et les débats présupposent une base commune,
partagée par les interlocuteurs. Lorsqu’il n’y a pas de base commune,
l’incompréhension et la confusion deviennent inévitables, quand ce n’est pas
carrément la colère. Les croyances à la base de la culture contemporaine sont
mises au même niveau que les croyances religieuses incontestables, comme on a
pu le voir lors du conflit entourant la publication du roman de Salman Rushdie,
les Versets Sataniques.
Il m’est parfois arrivé
d’oublier ma résolution de ne point participer à des débats futiles. Il y a de
cela quelques années, j’étais invité à un dîner diplomatique à Trinidad. La
jeune femme assise à côté de moi discutait avec un ministre du culte chrétien,
un Anglais, assis en face d’elle. Je n’écoutais leur conversation que d’une
oreille distraite lorsque j’entendis la jeune femme affirmer qu’elle n’était
pas sûre de croire au progrès humain. L’Anglais lui répondit avec tant de
rudesse et de mépris que je ne pus résister à l’envie de répliquer :
« Elle a parfaitement raison : le progrès n’existe tout simplement
pas! ». Il tourna vers moi un visage déformé par la colère et dit :
« Jamais je n’aurais cru que je me suiciderais ce soir même! ».
Comme le suicide est un aussi grand péché pour les chrétiens que pour les
musulmans, je compris pour la première fois à quel point la foi dans le
progrès, dans un « avenir meilleur » et, par conséquent, dans la
possibilité d’un paradis sur terre, avait remplacé la foi en Dieu et dans
l’au-delà. Dans les écrits du prêtre renégat Teilhard de Chardin, le
christianisme lui-même est réduit à une religion de progrès. Privez
l’Occidental moderne de cette foi et il devient aussi perdu que s’il se
trouvait en un lieu sauvage dépourvu de tous repères ou de panneaux
indicateurs.
Au moment où mon ouvrage
« The Richest Vein » fut publié, j’avais déjà quitté l’Angleterre
pour la Jamaïque, où un ami d’enfance allait me trouver, j’en étais sûr, un
boulot quelconque. La couverture du livre me décrivait comme un « penseur
mature ». L’adjectif « mature » était particulièrement
inapproprié. En tant qu’homme et personnalité, je sortais à peine de
l’adolescence; et la Jamaïque était l’endroit idéal pour exploiter mes rêves
d’adolescent. Seuls ceux qui ont connu la vie antillaise dans les années
d’après-guerre savent quels plaisirs et tentations elle offrait à ceux qui
étaient en quête d’expériences de toutes sortes. À l’instar de Myers, je ne
possédais point de valeurs morales qui m’auraient permis de modérer mes
ardeurs. Je me sentis gêné lorsque je commençai à recevoir des lettres de gens
qui avaient lu mon livre et qui s’imaginaient que j’étais un homme d’âge mûr –
« avec une longue barbe blanche », comme m’écrivit l’un d’entre eux –
plein de sagesse et de compassion. J’aurais voulu pouvoir les détromper au
plus vite et me débarrasser de la responsabilité qu’ils m’imposaient. Un jour,
un prêtre catholique arriva dans l’île pour séjourner chez des amis. Il venait
tout juste, leur dit-il, de terminer la lecture d’un « livre
fascinant » rédigé par un homme du nom de Gai Eaton. Il fut stupéfait
d’apprendre que l’homme en question séjournait lui aussi en Jamaïque et demanda
à me rencontrer. Ses amis le conduisirent à une fête où on leur avait dit qu’ils
me trouveraient sans doute. On me le présenta et, voyant devant lui un jeune
homme aussi frivole, il me lança un long et dur regard. Puis, il secoua la tête
en signe d’incompréhension et me dit, à voix basse : « Il est
impossible que vous ayez écrit ce livre! ».
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Charles Le Gai Eaton, ancien diplomate britannique (partie 5 de 6)
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Description: La quête de vérité d’un philosophe et écrivain confronté à une constante lutte intérieure visant à harmoniser ses croyances avec ses actions. Partie 5: Un emploi au Caire.
par Gai Eaton
Publié le 28 Dec 2009 - Dernière mise à jour le 28 Dec 2009
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> Histoires de musulmans convertis
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Il avait raison. Et je dus
regarder en face, comme je l’avais fait dans le cas de Leo Myers et à plusieurs
reprises depuis, les contradictions extraordinaires de la nature humaine et,
par-dessus tout, le gouffre séparant souvent l’écrivain mettant ses idées par
écrit de l’homme qu’il est réellement dans la vie de tous les jours. Tandis
que l’objectif, dans l’islam, est d’atteindre un parfait équilibre entre les
différents éléments de notre personnalité afin qu’ils fonctionnent de façon
harmonieuse, empruntent tous la même direction et suivent tous le même droit
chemin, il n’est pas rare, dans les pays occidentaux, de trouver des gens dont
les divers éléments de la personnalité sont en total déséquilibre, ayant surdéveloppé
un de ces éléments au détriment de tous les autres. Je me suis parfois demandé
si le fait d’écrire sur la sagesse ou d’en parler ne servait pas, en réalité, à
pallier l’impossibilité de l’atteindre. Je ne crois pas que l’on puisse parler
ici d’hypocrisie, puisque ces gens sont tout à fait sincères dans ce qu’ils
écrivent ou affirment. Peut-être leurs écrits sont-ils l’expression de ce
qu’il y a de meilleur en eux, même s’ils n’arrivent pas à vivre en accord avec
eux.
Deux ans et demie plus tard, je
retournai en Angleterre pour des raisons familiales. Parmi ceux qui m’avaient
écrit suite à la lecture de mon livre se trouvaient deux hommes très versés
dans les écrits de Guenon et qui l’avaient suivi dans sa conversion à
l’islam... Je les rencontrai. Ils m’expliquèrent que je trouverais ce que je
cherchais manifestement non pas en Inde ou en Chine, mais plus près de chez
moi, dans la tradition d’Abraham... Ils me demandèrent à quel moment j’avais
l’intention de commencer à mettre en pratique ce que je prêchais et à me mettre
en quête sérieuse d’une « voie spirituelle ». Ils laissèrent entendre,
gentiment mais fermement, qu’il était temps, pour moi, de commencer à intégrer
dans ma vie ce que je savais déjà en théorie. Je leur répondis poliment, mais de
façon vague, car je n’avais aucune intention de suivre leurs conseils avant d’avoir
atteint un certain âge et d’avoir vécu toutes les aventures que ce monde avait
à offrir. J’avoue toutefois que je me mis à lire sur l’islam avec un intérêt
sans cesse grandissant.
Ce nouvel intérêt me valut la
désapprobation de mon meilleur ami; il avait travaillé au Moyen-Orient et avait
développé de profonds préjugés contre l’islam. L’idée même que cette religion,
qu’il considérait comme très dure, puisse posséder une réelle dimension
spirituelle lui apparaissait comme absurde. Il chercha à me persuader que
cette religion n’était que formalisme apparent, obéissance aveugle à des interdits
irrationnels, prières à répétition, intolérance, fanatisme étroit et
hypocrisie. Puis il me raconta des histoires relatives à certaines pratiques
musulmanes, dans l’espoir de me convaincre. Je me souviens en particulier de
celle d’une jeune femme qui était mourante, à l’hôpital, et qui avait rassemblé
ses forces pour se lever et déplacer son lit pour pouvoir ainsi mourir en
faisant face à la Mecque. Mon ami était révolté à la pensée que cette femme se
soit imposé des souffrances supplémentaires dans l’unique but d’obéir à une
« superstition stupide ». Mais pour moi, au contraire, cette
histoire était très touchante. Je m’émerveillai de la foi de cette jeune femme,
qui se situait bien au-delà de tout ce que je pouvais imaginer.
Pendant
ce temps, je n’arrivais pas à trouver de travail et je vivais dans une certaine
pauvreté. Je posai ma candidature pour pratiquement chaque emploi annoncé,
incluant un poste d’assistant de cours en littérature anglaise à l’Université
du Caire, même si je trouvais cela un peu ridicule. En effet, j’avais obtenu,
à Cambridge, un diplôme en histoire et, à part la littérature des dix-neuvième
et vingtième siècles, je ne connaissais à peu près rien à ce domaine. Comment
pourraient-ils considérer la candidature d’une personne aussi peu qualifiée que
moi? Mais ils la considérèrent pourtant, et allèrent même jusqu’à m’embaucher.
En octobre 1950, à l’âge de 29 ans, je partis pour le Caire à une période de ma
vie où mon intérêt pour l’islam s’affirmait de jour en jour.
Parmi mes collègues se trouvait
un musulman Anglais, Martin Lings, qui avait fait de l’Égypte sa seconde
patrie. C’était un ami de Guenon et des deux hommes qui m’avaient rendu
visite, à Londres, mais il était très différent de tous les gens que j’avais
rencontrés dans ma vie. Il était l’exemple vivant de ce qui n’avait été,
jusque-là, que des théories dans mon esprit, et je sus que j’avais enfin
rencontré un être complet, un être cohérent. Il habitait dans une maison traditionnelle
en banlieue de la ville. Leur rendre visite, à sa femme et lui, comme je le
faisais presque chaque semaine, c’était sortir de la bruyante animation du
Caire et pénétrer dans un refuge intemporel où l’intime et l’apparent faisaient
un et où les réalités du monde auquel j’étais habitué devenaient floues,
indistinctes.
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Charles Le Gai Eaton, ancien diplomate britannique (partie 6 de 6)
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Description: La quête de vérité d’un philosophe et écrivain confronté à une constante lutte intérieure visant à harmoniser ses croyances avec ses actions. Partie 6: Une graine qui porte fruit.
par Gai Eaton
Publié le 04 Jan 2010 - Dernière mise à jour le 04 Jan 2010
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J’avais besoin d’un refuge.
J’étais tombé en amour avec la Jamaïque, s’il est possible de tomber en amour
avec un pays, et je détestais l’Égypte pour n’y rien retrouver qui me rappelât
la Jamaïque. Où étaient passées mes Blue Mountains, ma mer tropicale, mes
belles filles antillaises? Comment avais-je pu quitter le seul endroit où je
m’étais jamais senti chez moi? Mais ce n’était pas tout, loin de là; j’avais
non seulement quitté un lieu, mais aussi une personne, une jeune femme sans
laquelle ma vie m’apparaissait vide, désormais, et moins intéressante à vivre.
Je compris alors tout le sens du mot « obsession » : une leçon
douloureuse, mais utile et même nécessaire pour ceux qui cherchent à mieux se
comprendre et à mieux comprendre les autres. Rien n’avait de réelle valeur,
dans ma vie précédente; ma seule réalité était ce besoin de me retrouver auprès
de l’unique personne qui occupait mes pensées du matin au soir, et jusque dans
mes rêves. Lorsque, dans le cadre de mon travail, je lisais à mes étudiants
des poèmes d’amour à voix haute, des larmes coulaient le long de mes joues et
ils se disaient, entre eux : « Et bien, voilà un Anglais qui a du cœur!
Nous croyions qu’ils étaient tous aussi froids que la glace! ».
Ces étudiants, et plus
particulièrement un petit groupe de cinq ou six d’entre eux qui étaient plus âgés,
constituaient aussi un refuge, pour moi. Même si je détestais l’Égypte pour
être située à 8000 milles de l’endroit où je souhaitais me trouver, j’aimais
ces jeunes Égyptiens. Leur chaleur, leur ouverture d’esprit et la confiance
qu’ils me témoignaient m’apportaient un réconfort. Et bientôt, je me mis à
aimer leur foi, car ces jeunes gens étaient de bons musulmans. Je n’avais plus
de doutes. Je me disais que s’il m’était possible de jamais m’investir dans une
religion – et même de m’emprisonner de gaieté de cœur dans une religion – cette
religion ne pouvait être que l’islam. Mais pas tout de suite! Je me souvins
de cette prière de Saint-Augustin : « Seigneur, donne-moi la chasteté
et l’abstinence – mais pas tout de suite! », sachant qu’à travers les
âges, d’autres jeunes hommes, croyant avoir devant eux toute la vie, avaient
prié pour que Dieu leur accorde la chasteté ou la piété, ou une vie plus
vertueuse, mais avec la même réserve... Et la mort était venue chercher
plusieurs d’entre eux alors qu’ils se trouvaient toujours dans cet état.
Toutes choses égales par
ailleurs, j’aurais pu ne jamais arriver à surmonter mes hésitations. Même si
j’avais l’intention d’embrasser l’islam un jour, il aurait été probable que je remette
cette décision d’année en année jusqu’à ce que, même vieux, je persiste à dire
« mais pas tout de suite! ». Mais toutes choses n’étaient pas
égales. Au fil des mois, mon désir de revoir la Jamaïque et cette jeune femme
grandit plutôt que de diminuer, comme s’il se nourrissait lui-même. En me
réveillant, un matin, je compris que seul le manque d’argent m’empêchait de
retourner dans cette île. Je m’informai et appris que si je voyageais sur le
pont d’un bateau à vapeur, le voyage me coûterait tout au plus 70£. J’étais
certain d’arriver à amasser cette somme avant la fin de la session universitaire
et cette certitude transforma mon quotidien. Sachant mon départ proche, j’en
venais presque à apprécier ma vie au Caire. Mais une question me tourmentait,
qui ne pouvait plus être reportée et exigeait une réponse ferme. L’occasion d’embrasser
l’islam qui se présentait à moi pouvait ne jamais se représenter. J’avais
devant moi une porte ouverte. Je pensai que si je ne passais pas cette porte,
je prenais le risque de la voir se refermer pour toujours. Je connaissais, par
ailleurs, le genre de vie qui m’attendait en Jamaïque, et je doutai d’avoir
jamais la force de vivre en tant que musulman dans un tel environnement.
Je pris donc une décision qui,
avec raison, peut étonner la plupart des gens et non seulement les musulmans. Je
décidai – comme je me le dis à moi-même – de « semer une graine »
dans mon cœur, d’embrasser l’islam sur-le-champ dans l’espoir que cette graine
germe un jour et se transforme en une vigoureuse plante. Je ne blâmerai
personne si on m’accuse d’avoir manqué de sincérité ou de ne point avoir eu une
intention pure. Mais peut-être sous-estiment-ils l’empressement de Dieu à
pardonner les faiblesses humaines et Son pouvoir de produire une plante et des
fruits à partir d’une graine semée dans un sol aride. Quoi qu’il en soit, je
ressentais un besoin pressant d’agir en ce sens et je savais ce que je devais
faire. Je me rendis chez Martin Lings, lui racontai mon histoire et lui
demandai de me servir de témoin pour que je puisse prononcer la shahadah, c’est-à-dire
l’attestation de foi. Après avoir d’abord hésité, il accepta. Le cœur à la
fois empli de crainte et de joie profonde, je priai pour la première fois de ma
vie. Comme c’était le mois de Ramadan, je jeûnai dès le lendemain, chose que
je ne m’étais jamais imaginé faire.
Peu de temps après, j’annonçai
la nouvelle à mon petit groupe d’étudiants; je ressentis leur ravissement comme
une chaleureuse étreinte. J’avais cru, auparavant, être proche d’eux; je
comprenais maintenant qu’il y avait toujours eu une barrière entre nous. Cette
barrière avait désormais disparu et je fus accepté parmi eux comme un frère.
Au cours des six semaines suivantes, qui précédèrent mon départ (je n’avais pas
dit à mon employeur que je quittais), l’un d’eux vint chaque jour m’enseigner
le Coran. Un jour, je me regardai dans le miroir : mon visage était le
même, mais il appartenait à une personne différente. J’étais musulman! Et c’est
dans cet état d’agréable étonnement que je montai à bord d’un navire, à
Alexandrie, et pris la mer vers un avenir incertain.
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