|
J’avais besoin d’un refuge.
J’étais tombé en amour avec la Jamaïque, s’il est possible de tomber en amour
avec un pays, et je détestais l’Égypte pour n’y rien retrouver qui me rappelât
la Jamaïque. Où étaient passées mes Blue Mountains, ma mer tropicale, mes
belles filles antillaises? Comment avais-je pu quitter le seul endroit où je
m’étais jamais senti chez moi? Mais ce n’était pas tout, loin de là; j’avais
non seulement quitté un lieu, mais aussi une personne, une jeune femme sans
laquelle ma vie m’apparaissait vide, désormais, et moins intéressante à vivre.
Je compris alors tout le sens du mot « obsession » : une leçon
douloureuse, mais utile et même nécessaire pour ceux qui cherchent à mieux se
comprendre et à mieux comprendre les autres. Rien n’avait de réelle valeur,
dans ma vie précédente; ma seule réalité était ce besoin de me retrouver auprès
de l’unique personne qui occupait mes pensées du matin au soir, et jusque dans
mes rêves. Lorsque, dans le cadre de mon travail, je lisais à mes étudiants
des poèmes d’amour à voix haute, des larmes coulaient le long de mes joues et
ils se disaient, entre eux : « Et bien, voilà un Anglais qui a du cœur!
Nous croyions qu’ils étaient tous aussi froids que la glace! ».
Ces étudiants, et plus
particulièrement un petit groupe de cinq ou six d’entre eux qui étaient plus âgés,
constituaient aussi un refuge, pour moi. Même si je détestais l’Égypte pour
être située à 8000 milles de l’endroit où je souhaitais me trouver, j’aimais
ces jeunes Égyptiens. Leur chaleur, leur ouverture d’esprit et la confiance
qu’ils me témoignaient m’apportaient un réconfort. Et bientôt, je me mis à
aimer leur foi, car ces jeunes gens étaient de bons musulmans. Je n’avais plus
de doutes. Je me disais que s’il m’était possible de jamais m’investir dans une
religion – et même de m’emprisonner de gaieté de cœur dans une religion – cette
religion ne pouvait être que l’islam. Mais pas tout de suite! Je me souvins
de cette prière de Saint-Augustin : « Seigneur, donne-moi la chasteté
et l’abstinence – mais pas tout de suite! », sachant qu’à travers les
âges, d’autres jeunes hommes, croyant avoir devant eux toute la vie, avaient
prié pour que Dieu leur accorde la chasteté ou la piété, ou une vie plus
vertueuse, mais avec la même réserve... Et la mort était venue chercher
plusieurs d’entre eux alors qu’ils se trouvaient toujours dans cet état.
Toutes choses égales par
ailleurs, j’aurais pu ne jamais arriver à surmonter mes hésitations. Même si
j’avais l’intention d’embrasser l’islam un jour, il aurait été probable que je remette
cette décision d’année en année jusqu’à ce que, même vieux, je persiste à dire
« mais pas tout de suite! ». Mais toutes choses n’étaient pas
égales. Au fil des mois, mon désir de revoir la Jamaïque et cette jeune femme
grandit plutôt que de diminuer, comme s’il se nourrissait lui-même. En me
réveillant, un matin, je compris que seul le manque d’argent m’empêchait de
retourner dans cette île. Je m’informai et appris que si je voyageais sur le
pont d’un bateau à vapeur, le voyage me coûterait tout au plus 70£. J’étais
certain d’arriver à amasser cette somme avant la fin de la session universitaire
et cette certitude transforma mon quotidien. Sachant mon départ proche, j’en
venais presque à apprécier ma vie au Caire. Mais une question me tourmentait,
qui ne pouvait plus être reportée et exigeait une réponse ferme. L’occasion d’embrasser
l’islam qui se présentait à moi pouvait ne jamais se représenter. J’avais
devant moi une porte ouverte. Je pensai que si je ne passais pas cette porte,
je prenais le risque de la voir se refermer pour toujours. Je connaissais, par
ailleurs, le genre de vie qui m’attendait en Jamaïque, et je doutai d’avoir
jamais la force de vivre en tant que musulman dans un tel environnement.
Je pris donc une décision qui,
avec raison, peut étonner la plupart des gens et non seulement les musulmans. Je
décidai – comme je me le dis à moi-même – de « semer une graine »
dans mon cœur, d’embrasser l’islam sur-le-champ dans l’espoir que cette graine
germe un jour et se transforme en une vigoureuse plante. Je ne blâmerai
personne si on m’accuse d’avoir manqué de sincérité ou de ne point avoir eu une
intention pure. Mais peut-être sous-estiment-ils l’empressement de Dieu à
pardonner les faiblesses humaines et Son pouvoir de produire une plante et des
fruits à partir d’une graine semée dans un sol aride. Quoi qu’il en soit, je
ressentais un besoin pressant d’agir en ce sens et je savais ce que je devais
faire. Je me rendis chez Martin Lings, lui racontai mon histoire et lui
demandai de me servir de témoin pour que je puisse prononcer la shahadah, c’est-à-dire
l’attestation de foi. Après avoir d’abord hésité, il accepta. Le cœur à la
fois empli de crainte et de joie profonde, je priai pour la première fois de ma
vie. Comme c’était le mois de Ramadan, je jeûnai dès le lendemain, chose que
je ne m’étais jamais imaginé faire.
Peu de temps après, j’annonçai
la nouvelle à mon petit groupe d’étudiants; je ressentis leur ravissement comme
une chaleureuse étreinte. J’avais cru, auparavant, être proche d’eux; je
comprenais maintenant qu’il y avait toujours eu une barrière entre nous. Cette
barrière avait désormais disparu et je fus accepté parmi eux comme un frère.
Au cours des six semaines suivantes, qui précédèrent mon départ (je n’avais pas
dit à mon employeur que je quittais), l’un d’eux vint chaque jour m’enseigner
le Coran. Un jour, je me regardai dans le miroir : mon visage était le
même, mais il appartenait à une personne différente. J’étais musulman! Et c’est
dans cet état d’agréable étonnement que je montai à bord d’un navire, à
Alexandrie, et pris la mer vers un avenir incertain.
|